« Mais qui veut la peau de Sébastien Tellier ? | Page d'accueil | Les fous du Trocadéro »
17.04.2008
"Julien dit l'Apostat"
Parmi les nombreuses dynasties qui se sont succédées à la tête de l'empire romain, deux hommes marquèrent leur époque par leur rapport particulier avec la religion : Constantin dit le Grand (274-337), fondateur de Constantinople et premier empereur baptisé par un prêtre chrétien arien sur son lit de mort ; Julien dit l'Apostat (331-363), empereur d'un très court règne mais qui marqua son temps par l'intégrité de la gestion de son empire et le retour de celui-ci dans le paganisme, à contre-courant du christianisme devenu pourtant religion d'Etat.
Les deux hommes eurent chacun un surnom posthume, clairement attribué par les historiens chrétiens. L'empereur Julien fut ainsi considéré comme l'hérétique de la nouvelle lignée des empereurs romains chrétiens ; mais son apostasie, si elle lui fut préjudiciable pour sa postérité dans l'histoire de l'humanité, a été saluée bien des siècles après par les philosophes des Lumières et les auteurs du courant romantique.
Bien évidemment, les historiens chrétiens du IVe siècle ou les écrivains du XIXe siècle ont interprété, voire déformé la vie de l'empereur Julien en fonction des intérêts qu'ils ont voulu défendre ou mettre en avant. Un historien d'aujourd'hui, Lucien Jerphagnon, a voulu redonner à cet empereur hors du commun une nouvelle biographie, Julien dit l'Apostat. On comprendra tout de suite que le "dit" rappelle que l'empereur a été qualifié ainsi par les chrétiens, lui ôtant en même temps toutes ses qualités personnelles.
Un homme né pour la philosophie
Lucien Jerphagnon débute son ouvrage par l'agonie de Julien sur le territoire perse. Son armée vient d'être battue par les troupes de Sapor II et lui rend l'âme, un bout de lance fiché dans son foie. Cette belle introduction rappelle étrangement celle du dernier fim sur Alexandre le Grand, sur son agonie également à Babylone. Une similitude troublante, sachant que les contemporains de l'empereur romain virent en lui un nouvel "Alexandre".
Puis, l'auteur fait un retour sur l'enfance tragique du futur jeune empereur : le massacre en règle de sa famille par les fils de Constantin le Grand dans le but d'éliminer tous les rivaux au trône impérial. Ayant survécu par miracle, puis grandissant dans une prison dorée que lui attribua Constance, nouvel empereur et fils de Constantin, Julien devint un jeune homme introverti, épris de lecture sur les philosophes et la mythologie antiques, tous bannis par le christianisme devenu religion d'Etat.
Rêvant des dieux de l'Olympe, y associant l'amour porté à ses ancêtres illustres dont son arrière-grand-père Claude II dit le Gothique (bref empereur, mais vainqueur des Goths), Julien se mit à haïr profondément Constance, les chrétiens et le "Galiléen", ce Jésus dont il assimilait l'usurpation intellectuelle à l'usurpation politique de l'empereur Constance et de son père Constantin. Dès lors, né pour la philosophie, Julien va très tôt entretenir un rapport conflictuel avec le christianisme.
Un empereur brillant et cultivé
Julien devient empereur en 361, suite à la mort soudaine de Constance. Bien avant, le hasard lui avait permis de monter les échelons de l'empire, alors que Constance n'eut de cesse de le faire surveiller, veillant à le supprimer physiquement si celui-ci devait devenir un jour un rival pour la pourpre impériale.
L'empereur Julien, par son éducation imprégnée d'hellenisme et de sagesse, marqua ainsi son court règne par une intégrité et une modestie qui furent les qualités même de sa bonne gestion de l'empire. Rompant avec les déviances de ses prédécesseurs tous chrétiens, Julien était investi d'une mission : rendre à l'empire son âge d'or à travers un empereur modèle de vertu et fidèle aux dieux et non plus à Dieu.
Mais contrairement aux défauts et aux vices injustifiés que lui attribuèrent plus tard les historiens chrétiens, Julien fut certes un dévôt des dieux de la mythologie ; il ne mena aucune persécution contre les chrétiens. Evidemment, l'alternance brutale d'une religion d'Etat à une autre en moins d'un demi-siècle, provoqua des répressions féroces et sanglantes entre païens et chrétiens à travers les cités de l'empire. Mais jamais l'empereur Julien n'en fut directement responsable.
Pourtant, Julien voulut consacrer sa gloire par une campagne victorieuse contre l'ennemi ultime de Rome, la Perse. Mais alors que les conflits interreligieux commençaient à devenir graves dans l'est de l'empire, Julien fit l'erreur de se concentrer contre l'ennemi perse, ce qui lui fit perdre la vie au cours d'un combat au bord l'Euphrate en 363. On ne sait d'ailleurs pas qui porta le coup de grâce à Julien : la lance fut-elle lancée par un soldat romain de confession chrétienne ? En effet, au sein même de l'armée de Julien, le retour au paganisme suscita une colère sourde auprès de ceux qui étaient attachés à la foi du Galiléen.
Une biographie complète et singulière
Lucien Jerphagnon offre ici une réédition de sa biographie sur Julien, parue pour la première fois en 1986. On y retrouve une admiration profonde et sincère pour ce jeune empereur. L'érudition impressionnante de l'historien repose sur une bibliographie complète, même si elle est présentée qu'en partie à la fin de l'ouvrage. Il aurait été d'ailleurs judicieux que l'éditeur mette en bas de page les références bibliographiques de l'auteur, qui fait appel à d'autres historiens et à de sombres auteurs antiques qui demeurent inconnus pour le lecteur lambda.
L'auteur lui-même fait un récit singulier de Julien, y ajoutant sans complexe ses propres jugements de valeur et ses comparaisons pour le moins anachroniques avec des personnages et des faits largement postérieurs à l'empereur Julien. Mais Lucien Jerphagnon assume sa lecture personnelle de la vie de Julien, tout en demeurant dans la rigueur qu'exige la critique des sources antiques.
On peut enfin saluer la belle conclusion de l'auteur sur Julien, le faisant rejoindre ce Galiléen qu'il n'avait jamais compris : bien que païen, Julien mena sans le savoir la vie vertueuse que prônait Jésus à travers ses commandements. Au fond, Julien fut peut-être bien plus en lutte avec les usurpateurs et les profiteurs de l'empire qui dévoyèrent à leurs seuls intérêts la nouvelle religion d'Etat que constituait le christianisme.
OG
________
Lucien JERPHAGNON, Julien dit l'Apostat. Histoire naturelle d'une famille sous le Bas-Empire, Tallandier, Paris, 2008, 364 pages, 25 euros.
14:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : julien, apostat, histoire, rome, antiquité, jerphagnon, religion









Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://aleablog.hautetfort.com/trackback/1568626
Ecrire un commentaire