« Les fous du Trocadéro | Page d'accueil | La belle à la harpe »
23.04.2008
Pourquoi le bleu est-il populaire ?
Quel est le point commun entre le jean Levi's, le drapeau français, la tenue de la Vierge Marie et les partis politiques de droite ? La réponse : la couleur bleue. En effet, le pigment est aujourd'hui très commun et semble avoir eu éternellement sa place dans le panthéon des couleurs de nos sociétés occidentales. Or, si le bleu est une couleur incontestablement populaire, d'après des sondages menés régulièrement auprès des citoyens européens et américains, il n'en a toujours pas été ainsi. Au contraire, l'histoire du bleu démontre que son ascension comme couleur populaire a été bien tumultueuse.
Du mépris antique à la vénération religieuse
Sous l'Antiquité, le bleu existait sous forme de colorant minéral, le lapis. Importé d'Arménie, de Chypre et du Sinaï, le lapis permis de produire des tons de bleu pour la peinture. Pour les teintures des vêtements, on importait également un végétal, l'indigo des Indes connu depuis le néolithique.
Cependant, les Grecs et les Romains n'avaient jamais eu une bonne appréhension du bleu. On préférait le blanc et le rouge pour se vêtir ; le bleu était considéré comme la couleur des Barbares. Inversement, Celtes et Germains utilisaient massivement la guède, une plante crucifère, pour en extraire le pigment bleu, afin de teindre les vêtements, mais aussi les cheveux et le corps.
Au Moyen-Age jusqu'au XIIe siècle, l'Occident chrétien continua de reléguer la couleur bleue au second rang, préférant les trois couleurs de base : le noir, le blanc et le rouge. Mais celle qui fut encore la couleur des plus humbles connut une popularité nouvelle grâce à la Vierge Marie. Celle-ci peinte dans une tunique bleue fit sensation auprès de la fine fleur de la chevalerie. Aussitôt, la noblesse associa le bleu à la création des armoiries. Symbole de l'Immaculé Conception, le bleu participa ainsi à la réorganisation des codes sociaux, créant dans l'imaginaire collectif l'idéal du chevalier bleu, figure du héros fidèle et loyal.
Des sermons de Luther à la palette de Vermeer
Le bleu demeura durant la Renaissance une couleur à consonnance morale. Alternative au noir des prélats catholiques et au faste des couleurs rouge, or et blanche de la papauté, la Réforme avait opté pour le bleu comme la couleur évoquant la simplicité et la rigueur, des caractères identifiables au mouvement religieux mené par Luther. Une liturgie de la couleur s'imposait alors en Europe.
Les peintres issus de la Réforme popularisèrent ensuite le bleu à travers leurs oeuvres. Les peintres hollandais du XVIIe siècle comme Vermeer utilisaient l'azurite, un minéral bleu-azur, pour en faire une "couleur honnête", c'est-à-dire une couleur de pureté et de simplicité, utilisée avec d'autres couleurs foncées comme le brun, le noir et le gris.
A la veille du XVIIIe siècle, le bleu n'était plus une couleur ignorée. Considérée comme une couleur chaude et vecteur de vertus morales, le bleu parvenait ainsi à s'imposer avec le rouge et le jaune dans le trio des couleurs dominatrices. Hier couleur des barbares, puis couleur religieuse par excellence, le bleu devenait progressivement la couleur incontournable des peuples d'Europe et d'Amérique.
Révolutions politiques et mode vestimentaire : le bleu dans tous ses états
Avec les Lumières, le bleu devint une couleur d'émancipation de la jeunesse. La figure de Werther, héros de roman créé par l'écrivain allemand Goethe, popularisait le bleu et le jaune dans le port du costume des jeunes romantiques. Mais bien avant Goethe, Johann Konrad Dippel, un pharmacien prussien, découvrait le meilleur bleu que l'Europe n'avait jamais connu : le "bleu de Prusse", un mélange de carbonate de potasse frelaté avec du sulfate de fer.
Bien évidemment, les révolutions américaine et française, puis les mouvements nationalistes qui touchèrent l'Europe au XIXe siècle, avaient fait du bleu la couleur symbole des nations. En France, le bleu était consensuel et tranchait avec le rouge et le blanc, deux couleurs idéologiquement plus connotées. Le bleu resta populaire et survécut à l'empire et aux différentes révolutions.
Mais passé les mouvements politiques, le bleu sortit des tenues militaires pour investir les tenues civiles. Cette assimilation au costume civil, encore d'actualité de nos jours, était due à la création du jean par le tailleur américain Levi Strauss. Parti chercher la fortune en Alaska pendant la ruée vers l'or, le tailleur créa les premiers jeans solides pour les prospecteurs. Fait de coton et tient à partir de l'indigo, qui avait surpassé depuis le XVIIe siècle le vieux pastel de France, le blue jean devint très vite populaire aux Etats-Unis. Suivant les deux guerres mondiales, et fournissant le colorant indispensable pour la tenue des poilus français, le bleu s'imposa dans la seconde moitiée du XXe siècle auprès des consommateurs européens. Parallèlement, et de façon transversale, la couleur bleue confirmait qu'elle était la couleur de la Nation, devenant progessivement la couleur des partis nationalistes puis conservateurs d'Europe.
Il serait trop long de détailler l'histoire du bleu. Pour en savoir plus sur ses origines et son évolution dans les pratiques et les mentalités humaines, on se référera à l'ouvrage incontournable de l'historien Michel Pastoureau (1). Le bleu est aujourd'hui l'emblème des sociétés occidentales : couleur des vêtements pour le travail et les loisirs, le bleu est fréquemment porté avec le noir par les citoyens. Le bleu est aussi une couleur neutre (les casques des soldats de l'ONU intervenant dans le monde) ou inspiratrice (poésie, arts, etc.). A l'opposé, les autres couleurs appréciées comme le vert ou le rouge viennent loin derrière le bleu. On notera cependant que les peuples des pays d'Amérique du Sud sont très attachés à la couleur rouge, dont on renverra le lecteur au récent ouvrage de Amy Butler Greenfield (2).
OG
_________
1. Michel PASTOUREAU, Bleu. Histoire d'une couleur, coll. "Points/Histoire", Seuil, Paris, 2006, 242 pages, 7 euros.
2. Amy BUTLER GREENFIELD, L'extraordinaire saga du rouge : le pigment le plus convoité, traduit de l'anglais (américain) par Arlette Sancery, Editions Autrement, Paris, 2008, 330 p., 20 euros. (article publié sur Aléa et sur OrSérie).
21:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bleu, couleur, histoire, livre, littérature, anthropologie, symbole









Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://aleablog.hautetfort.com/trackback/1588083
Ecrire un commentaire